Plantes médicinales : une utilisation traditionnelle en Ayurvéda qui invite à la prudence avec les huiles essentielles

Comme souvent, mes articles s'appuient sur mon expérience auprès de mes clients. En ce début d'été, j'avais envie d'expliquer pourquoi cette tradition recommande une utilisation prudente et raisonnée des huiles essentielles ainsi que des extraits de plantes très concentrés.

 

Depuis toujours, l'Ayurvéda privilégie l'utilisation de la plante entière ou de certaines de ses parties (fleurs, feuilles, racines, écorces, graines...). Celles-ci sont utilisées sous différentes formes : poudres, décoctions (pour les racines), infusions (pour les fleurs et les feuilles), teintures mères pour un usage interne, ou encore macérats et hydrolats pour un usage externe.

 

L'Ayurvéda recommande également souvent d'associer plusieurs plantes afin d'harmoniser leurs effets et de les adapter avec précision à la constitution propre de chacun (Prakriti).

 

À l'inverse, l'aromathérapie occidentale moderne, qui s'inscrit dans une logique relativement proche de l’allopathie, a développé au fil des décennies des formulations de plus en plus concentrées : huiles essentielles, extraits standardisés, nutraceutiques*. L'objectif est de proposer des produits d'origine naturelle répondant à une demande croissante du public. En France, ce marché représente aujourd'hui près de 3 milliards d'euros et a doublé en une dizaine d'années.

 

C'est précisément ce contraste entre l'utilisation traditionnelle et l'utilisation moderne des plantes qui nourrit les réserves de certains Vaidyas (médecins ayurvédiques), notamment le Vaidya Atreya Smith, auprès duquel j'ai eu la chance de me former. Ils mettent en garde contre une consommation fréquente ou prolongée de ces substances très concentrées, particulièrement lorsqu'elles sont utilisées sans indication précise ou sans accompagnement. Des médecins hexagonaux, comme le Docteur Aline Mercan, médecin généraliste, phytothérapeute et docteur en anthropologie bio-culturelle, explique que l'huile essentielle " va concentrer les principes actifs dans des proportions qui sont tout à fait inhabituelles en thérapeutique, même humaine. Sur les milliers d’années durant lesquelles on a utilisé des plantes, on n’a jamais concentré à ce point-là des principes actifs." (1) L'histoire de ma cliente Chloé illustre parfaitement cette problématique. 

Pourquoi l'Ayurvéda invite-t-elle à la prudence avec les huiles essentielles ?

Les huiles essentielles sont décrites en Ayurvéda comme possédant plusieurs qualités particulières :

Tikshna : très pénétrantes et puissantes.

Ushna : chauffantes.

Sukshma : capables de pénétrer profondément dans les tissus.

Vyavayi : diffusant rapidement dans tout l'organisme avant d'être complètement métabolisées.

Ces propriétés expliquent leur grande efficacité lorsqu'elles sont utilisées de manière ciblée.

 

L'Ayurvéda considère cependant que tout ce qui est fortement tikshna doit être employé avec discernement. Cette vision rejoint d'ailleurs celle de la médecine moderne : les médicaments les plus puissants — antibiotiques, antalgiques majeurs ou anti-inflammatoires — sont prescrits pour des durées limitées afin d'éviter ou limiter les effets indésirables liés à une utilisation prolongée.

 

Dans le cas des huiles essentielles, la distillation ne concentre pas l'ensemble de la plante mais uniquement ses molécules aromatiques volatiles entraînées par la vapeur d'eau. Les fibres, les sucres, une grande partie des polyphénols, les minéraux et de nombreux autres constituants restent dans le résidu de distillation. Du point de vue ayurvédique, certains praticiens estiment que cette absence de la « matrice végétale » complète contribue au caractère particulièrement pénétrant (tikshna) des huiles essentielles.

Une efficacité réelle... mais dans le bon contexte

Je ne remets absolument pas en cause leur efficacité. Mon expérience personnelle en est même une excellente illustration.

 

Il y a quelques années, une rage de dents est apparue un vendredi soir. Malgré la prise d'antalgiques et d'anti-inflammatoires, la douleur restait difficilement supportable. En cherchant une solution, je suis tombée sur le site d'un dentiste recommandant l'application locale d'huile essentielle de lavande. J'en avais justement à la maison. J'en ai appliqué quelques gouttes — sans savoir exactement combien — sur ma dent. Quelques minutes plus tard, la douleur avait totalement disparu. Naturellement, ce soulagement ne m'a pas dispensée de consulter mon dentiste en urgence dès le lundi matin.

 

Je cite souvent cet exemple pour illustrer ce que j'entends par une utilisation ponctuelle, symptomatique et exceptionnelle. De la même manière, l'huile essentielle de lavande aspic (Lavandula latifolia) peut être pertinente après une piqûre d'abeille ou une brûlure superficielle. En revanche, son utilisation quotidienne sur des piqûres de moustiques ou des coups de soleil me paraît peu justifiée. Dans ces situations, un macérat huileux de lavande ou un gel d'aloe vera apportera souvent un soulagement plus doux et mieux adapté.

 

À titre de comparaison, une dizaine de gouttes d'huile essentielle de lavande aspic correspond approximativement à l'extraction des composés aromatiques contenus dans une très grosse poignée de sommités fleuries fraîches. Cette concentration explique à la fois son efficacité... et la nécessité de l'utiliser avec mesure.

 

Il en va de même pour l'huile essentielle de menthe poivrée. Il y a quelques mois, j'ai été surprise de voir la responsable d'une petite boutique bio déposer directement quelques gouttes sur sa langue. Utilisée de façon très ponctuelle, après un repas particulièrement copieux, l'huile essentielle de menthe poivrée peut effectivement donner un « coup de fouet » bienvenu à la digestion. En revanche, il est préférable de respecter certaines précautions d'emploi : une seule goutte est généralement largement suffisante et il est conseillé de la diluer, par exemple dans un peu d'eau chaude ou sur un support adapté.

 

Je reconnais d'ailleurs qu'avant ma formation en Ayurvéda, j'ai moi aussi eu tendance à utiliser cette huile essentielle de manière trop systématique, sans chercher à comprendre les causes d'une digestion parfois paresseuse.

Or, dans bien des cas, quelques ajustements simples suffisent à améliorer durablement la digestion : adapter son alimentation, mieux mastiquer, prendre ses repas dans le calme, sans stress ni distraction. L'ajout d'épices ou d'herbes digestives dans les plats, ou encore une tisane digestive après le repas, constituent souvent des solutions plus douces et parfaitement adaptées à un usage quotidien.

 

Quant à l'habitude d'avaler une huile essentielle directement sur la langue, elle n'est pas sans risque. Avec de l'huile essentielle de cannelle, les conséquences auraient pu être bien plus graves. Comme le rappelait Aymeric Dopter, chef de l'unité des risques liés à la nutrition à l'Anses, dans le documentaire Enquête de santé consacré en 2023 aux dangers des huiles essentielles : « Vous vous en souvenez toute votre vie parce que vous allez avoir un trou dans la langue. »

Le cas de Chloé

Revenons maintenant à Chloé, une jeune femme de quarante ans que j'accompagne depuis plusieurs années. En février dernier, elle est venue me consulter en se plaignant de brûlures d'estomac quotidiennes ainsi que de douleurs intestinales présentes depuis plusieurs mois. L'observation de sa langue révélait une inflammation marquée des zones correspondant à l'estomac et au côlon, avec de nombreux points rouges bien visibles. D'autres signes témoignaient également d'une malabsorption importante au niveau intestinal. Ses selles étaient correctement moulées, mais certains aliments étaient retrouvés pratiquement non digérés.

 

L'ensemble évoquait un tube digestif très inflammé et profondément perturbé. Je comprenais difficilement l'origine d'un tel déséquilibre. Certes, Chloé traversait une période émotionnellement difficile, marquée par de la colère dans sa vie personnelle comme professionnelle. Cependant, compte tenu de sa constitution Vata-Kapha, cette seule dimension émotionnelle ne me semblait pas suffisante pour expliquer l'intensité de l'inflammation observée.

 

Lors de notre consultation précédente, un an plus tôt, j'avais simplement noté une légère tendance inflammatoire digestive. J'avais d'ailleurs adapté son protocole de plantes destiné à soutenir son équilibre hormonal afin qu'il soit plus rafraîchissant. Je l'ai donc interrogée sur d’éventuels compléments alimentaires qu'elle aurait pris au cours de l'année écoulée.

 

Elle m'a expliqué avoir suivi, en automédication, plusieurs cures successives. Au printemps, pendant trois mois, elle avait pris un complément destiné à lutter contre des mycoses intestinales, contenant de fortes doses d'huiles essentielles ainsi que des extraits de plantes particulièrement chauffants, notamment l'ail et le berbéris. Puis, à la fin de l'été, toujours avec le même objectif, elle avait enchaîné avec un autre complexe associant cinq huiles essentielles, dont celle de gingembre, réputée pour son caractère très chauffant, avant de prendre un troisième produit contenant des extraits standardisés de sarriette et d'origan, deux plantes considérées en Ayurvéda potentiellement irritantes pour les muqueuses digestives.

L'origine de son inflammation devenait alors beaucoup plus claire. Mes recommandations se sont articulées autour de deux axes complémentaires. Le premier consistait à apaiser autant que possible sa sphère mentale et émotionnelle.

Le second visait à restaurer progressivement l'équilibre digestif : suppression temporaire des aliments très épicés, acides et des crudités difficiles à digérer, accompagnée de la prise de trois plantes aux propriétés adoucissantes et rafraîchissantes destinées à calmer l'inflammation, soulager les brûlures et favoriser la reconstruction du mucus protecteur de la muqueuse digestive.

 

J'ai revu Chloé la semaine dernière, quatre mois après. Ses brûlures et douleurs avaient bien disparu. Tout était rentré dans l’ordre.   

Conclusion

Cette histoire ne signifie évidemment pas que les huiles essentielles ou les extraits concentrés sont « mauvais ». Ils constituent des outils thérapeutiques d’urgence qui peuvent être remarquablement efficaces lorsqu'ils sont utilisés avec discernement, dans une indication précise et sur une durée limitée.

 

En revanche, leur utilisation répétée, en automédication et sans tenir compte de la constitution de chacun, pourra déséquilibrer un organisme par ailleurs déjà fragilisé. De plus en recherchant pas à comprendre les causes profondes de la problématique, leur utilisation peut contribuer à ce que le déséquilibre s'installe durablement.

 

À titre personnel, je recommande donc d'être particulièrement prudent avec les huiles essentielles chez les personnes de constitution Vata ou Pitta. L'Ayurvéda privilégie, pour ces Prakriti naturellement plus sensibles et réactives, des approches thérapeutiques douces. Les plantes entières, lorsqu'elles sont judicieusement choisies, correctement dosées et administrées au moment le plus approprié de la journée, peuvent produire des effets tout à fait significatifs, parfois même relativement rapides. En effet, la sensibilité propre aux constitutions Vata et Pitta leur permet souvent de répondre plus promptement aux propriétés des plantes que les constitutions Kapha, généralement plus lentes à réagir.

 

L'Ayurvéda nous rappelle finalement un principe toujours d'actualité : ce n'est pas uniquement la puissance d'un remède qui compte, mais aussi sa justesse, son dosage et son adéquation avec la personne qui le reçoit.

 

 

(1) : Extrait du reportage Complément d'Enquête France 5 de 2023  qui n'est malheureusement plus disponible en replay.  https://www.francetelevisions.fr/et-vous/notre-tele/a-ne-pas-manquer/enquete-de-sante-aromatherapie-des-huiles-vraiment-essentielles-17645


NOTRE ADRESSE

10 rue du Loquidy à Nantes - quartier St Félix

Tramway > ligne 2 - arrêt Michelet / Bus > lignes 23 et 10 - arrêt Michelet

 

NOUS CONTACTER

[email protected]

06 61 51 25 68


 

 

Plus d'info sur Ayog : l'enseignement, les cours hebdomadaires sur www.ayog.fr